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Accord russo-chypriote : quelles conséquences pour la marine russe en Méditerranée ?

27 Février 2015 , Rédigé par Khan Publié dans #Bases navales

Le croiseur nucléaire russe Pierre le Grand à quai à Limassol, février 2014. Source : The Telegraph

Le croiseur nucléaire russe Pierre le Grand à quai à Limassol, février 2014. Source : The Telegraph

Le président russe Vladimir Poutine et son homologue chypriote Nicos Anastsasiades se sont rencontrés à Moscou le 25 février. A l'occasion de la visite du chef d'Etat chypriote, une série d'accords bilatéraux ont été signés, dont un portant sur la coopération navale entre la Russie et Chypre.

 

A l'occasion de la visite de Nicos Anastasiades, la Russie et Chypre ont signé 9 accords de coopération, dont l'un portant sur le domaine militaire. Autant l'affirmer tout de suite : il n'y avait pas, il n'y a pas, et en vertu de cet accord, il n'y aura pas de base navale russe à Chypre.

L'accord russo-chypriote signé le 25 février dernier à Moscou vient formaliser une pratique qui a lieu depuis quelques années - le séjour de navires de guerres russes dans le port chypriote de Limassol - en lui fournissant un cadre légal bilatéral. La consolidation du volet naval de la coopération militaire entre la Russie et Chypre vient compléter les facilités aériennes déjà obtenues par Moscou en janvier 2014. L'armée de l'air russe avait en effet reçu l'année dernière le droit d'utiliser la base aérienne Andreas Papandreou, située près de Paphos, en cas de situation de crise et d'urgence humanitaire. Toutefois, les discussions portant sur des facilités d'accès au port de Limassol pour les navires russes opérant en Méditerranée sont à l'oeuvres depuis le début des années 2010, et ont pris une tournure particulière depuis le début de la crise syrienne en 2011. Le sujet avait notamment fait l'objet de discussions entre les autorités chypriotes et le ministre russe de la Défense Sergei Shoigu en mai 2013, puis encore avec le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, en juin 2013.

En vertu de l'accord signé à Moscou le 25 février dernier, les navires russes menant des opérations de lutte anti-terroriste et de lutte contre la piraterie disposeront d'un accès facilité aux infrastructures de Limassol, notamment en matière de ravitaillement (eau, carburant). La partie chypriote a pour sa part obtenue des contreparties : Moscou a accepté de restructurer un prêt de €2,5 milliards octroyés en 2011. Chypre a vu le taux d'intérêt annuel passé de 4,5% à 2,5% avec un rééchelonnement du remboursement pour la période 2018-2021.

Il ne s'agit donc en aucun cas d'une base navale au sens où la Russie n'a pas obtenu dans le cadre de cet accord la jouissance d'une emprise terrestre et maritime, avec des quais, des entrepôts, des infrastructures de maintenance pour les navires, des voies ferrées et un aérodromes. Les installations de la marine russe à Tartous, pourtant déjà modestes, sont pourtant bien plus significatives que cette facilité navale accordée par Nicosie. Enfin, la présence militaire russe à Chypre devrait rester sporadique et très limitée en comparaison des 4 500 militaires britanniques stationnées sur la base aérienne de Akrotiri, et des 43 000 soldats turcs déployés sur la partie nord de l'île. D'ailleurs, plus que les Européens et les Américains, se sont probablement les Turcs qui observent avec méfiance la consolidation de l'empreinte stratégique russe en Méditerranée orientale et à Chypre. Nicosie cherche en effet à sécuriser un appui supplémentaire dans son bras de fer avec Ankara autour de la question de l'exploitation des ressources gazières offshore situées au large de l'île. Jusqu'à présent, Moscou a joué de la diplomatie de la canonnière dans cette partie de la Méditerranée afin de dissuader son partenaire turc d'aller trop loin dans les intimidations vis-à-vis de Nicosie.

 

Quelle est la portée de cet accord ?

L'accord russo-chypriote du 25 février fournit un cadre légal à la coopération entre les deux pays en matière navale. Il permet en outre à la Russie de ne pas mettre 'tous les oeufs dans le même panier' dans la mesure où l'avenir de son point d'appui logistique à Tartous reste incertain compte tenu de la situation en Syrie (même si le rapport de force sur le terrain semble évoluer en faveur de Damas, ce qui ne semblait pas être le cas il y a quelques mois). Les travaux visant à mettre les installations russes de Tartous à niveau afin d'y créer une base navale à l'horizon 2020 sont d'ailleurs gelés depuis le début de la crise syrienne. Par ailleurs, cet accord est signé alors que cette année, la Russie devrait officialiser la création d'un détachement naval méditerranéen. Là aussi, la réactivation d'une task force méditerranéenne russe vient fournir un cadre formel à une présence navale grandissante et continue de la Russie en Méditerranée orientale depuis le début des années 2010. Chypre se trouve à mi chemin entre les Détroits turcs et la canal de Suez, sur la route qui mène de la mer Noire à l'océan Indien, via la mer Rouge. Il s'agit également d'un point d'appui intéressant pour les navires russes en provenance de la Baltique ou de la flotte du Nord et qui ont fait route depuis leur port d'attache vers le bassin Méditerranéen via l'Atlantique.

La signature de cet accord s'inscrit toutefois dans un double contexte : celui de la recherche par la Russie de points d'appui militaires en Méditerranée orientale, et celui de la crise ukrainienne. Moscou aurait cherché à disposer de facilités aériennes et navales dans les Balkans, notamment au Monténégro, où le port de Bar aurait fait l'objet de discussions plus ou moins formelles entre Russes et Monténégrins. En revanche, Moscou a obtenu dès 2011 le droit d'utiliser la base serbe de Nis où elle a ouvert un 'centre humanitaire'. Nicosie appartient par ailleurs aux groupes de pays européens qui, dans le contexte des évènements en Ukraine, sont hostiles à un accroissement des sanctions contre Moscou et plaident au contraire pour leur rapide levée. Dans ce contexte, cet accord représente un point marqué par le Kremlin dans son opposition à Bruxelles et un coup supplémentaire porté au consensus européen vis-à-vis de la crise ukrainienne. Chypre, comme la Grèce, la Hongrie, l'Autriche, la république Tchèque, entre autres, seront en effet amener à se prononcer dès le mois de mars sur la reconduction ou non des sanctions de l'Union européenne pesant portant sur des personnalités russes et pro-russes, avant de voter en juillet sur la reconduction des sanctions économiques.

 

Au-delà des avantages pratiques conférés aux navires russes opérant en Méditerranée, cet accord prépare le terrain à la formalisation prévue cette année du détachement naval russe dans le bassin méditerranée, et représente par ailleurs un gain diplomatique pour Moscou dans le contexte de la crise ukrainienne.

 

 

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