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Exercices navals sino-russes en Méditerranée et en mer Noire

11 Mai 2015 , Rédigé par Khan Publié dans #Manoeuvres et exercices, #Russie-Chine

Exercices navals sino-russes en Méditerranée et en mer Noire

La Russie et la Chine réaliseront pour la première fois dans l'histoire de leur coopération navale des exercices conjoints en Méditerranée. Prévus pour le mois de mai, ces exercices pourraient également se dérouler en mer Noire.

 

Les exercices navals sino-russes sont devenus réguliers depuis le début des années 2010 en Extrême-Orient. Depuis 2011, Moscou et Pékin réalisent en efet des manœuvres navales en mer Jaune et en mer de Chine orientale qui font intervenir non seulement des bâtiments de surface, mais également la composante aéronavale, et depuis 2013, la composante sous-marine (bien que leur capacité à interopérer soit très limitée). En 2015, au volet Pacifique de ces exercices s'ajoute un volet méditerranéen annoncé dès novembre 2014 par Sergeï Choïgu, le ministre russe de la Défense.

La composition du détachement naval sino-russe en Méditerranée

Six bâtiments russes et trois navires chinois doivent se retrouver en Méditerranée en mai et effectuer une série d'exercices en surface incluant des tirs réels. Pékin prévoit d'envoyer les frégates multirôles de Type 054A Linyi et Weifang, ainsi que le tanker Weishanhu.

Côté russe, les noms et types de navires n'ont pas encore été donnés, mais nous pouvons à ce stade émettre déjà quelques hypothèses. La Russie devrait ainsi probablement envoyer au moins 1 grand-navire de lutte ASM (Projet 1155) depuis la flotte du Pacifique et/ou la flotte du Nord dans la mesure où ce type de bâtiment a depuis la fin des années 2000 constitué l'ossature du détachement méditerranéen russe (qui devrait formellement être institué cette année). Il ne s'agira toutefois probablement pas de l'Amiral Panteleev (flotte du Pacifique) qui représentera la Russie au salon naval IMDEX de Singapour (19-21 mai 2015), ni de l'Amiral Tributs qui subit actuellement des réparations à l'usine de réparation navale Dalzavod (Vladivostok). Restent donc disponibles pour la flotte du Pacifique les grands navires de lutte ASM Amiral Chapochnikov et Amiral Vinogradov. Pour la flotte du Nord, seuls l'Amiral Levtchenko et le Vice-Amiral Koulakov pourraient prendre part à ces exercices : le Severomorsk était en Méditerranée au début du printemps et les autres bâtiments ne sont pas opérationnels (réparations).

Moscou devrait par ailleurs envoyer un navire de premier rang de type croiseur-lance missiles comme bâtiment amiral pour son escadre méditerranéenne. Le croiseur Moskva (Projet 1164, navire amiral de la flotte de la mer Noire), qui a rempli à plusieurs reprises cette fonction, devrait être mobilisé. Il s'agirait probablement du dernier grand exercice de ce bâtiment avant son entrée programmée en IPER fin 2015, sûrement à SevMorZavod (Sébastopol). Cette mobilisation est d'autant plus probable que le croiseur Variag (Projet 1164 aussi, flotte du Pacifique) est entré le 27 avril en réparation à quai à Dalzavod (durée prévue des réparations : 27 jours), et que le Maréchal Oustinov (Projet 1164, flotte du Nord) est en IPER à Zvezdotchka (Severodvinsk) jusqu'à l'automne 2015. Il convient cependant de ne pas écarter la possibilité que le croiseur nucléaire Pierre le Grand (Projet 1144, flotte du Nord) puisse aussi être mobilisé. Enfin, les escorteurs Pitlivy et Smetlivy (Projet 1135M et Projet 61, flotte de la mer Noire) pourraient aussi faire partie du détachement : ils connaissent bien les eaux méditerranéennes pour y naviguer régulièrement.

Au cours de ces manœuvres, il est prévu que les navires se livrent à des exercices de défense maritime, de ravitaillement, d'escorte, et d'opérations conjointes afin de préserver la liberté de circulation. Il est prévu que des tirs réels soient effectués, le tout devant servir à "améliorer la coopération pragmatique entre la Chine et la Russie, et à améliorer les capacités des deux marines à faire face à des menaces maritimes " (porte-parole du ministère chinois de la Défense). Même si aucune information n'a été donnée sur la partie du bassin méditerranéen où doivent se dérouler les exercices, il est fort probable qu'ils aient lieu en Méditerranée orientale, zone traditionnelle de déploiement des navires russes.

Quel message ?

Ce sera la première fois que Russes et Chinois investissent les eaux méditerranéennes pour y mener des exercices navals conjoints. A qui s'adresse donc ces exercices dont le tenue a été arrêtée dès la fin de l'année 2014 ?

Même si les autorités chinoises ont annoncé que ces manœuvres ne visaient aucun pays tiers, ni n'étaient liés à la situation régionale, il n'en demeure pas moins qu'elles interviennent dans un contexte particulier, et accompagne l'accroissement de la coopération militaire et navale sino-russe.

La Méditerranée représente pour la Chine un théâtre naval situé à l'extrémité occidentale de l'arc de déploiement de sa flotte dont les bâtiments évoluent depuis la mer de Chine orientale, en passant par la zone (critique) de mer de Chine du Sud et par l'océan Indien. Pour la Russie, la Méditerranée reste avant tout un corridor pour accéder à l'océan mondial depuis la mer Noire, via le canal de Suez ou le Détroit de Gibraltar, en ayant franchi auparavant les détroits Turcs.

Il s'agit donc pour Moscou et pour Pékin, l'un étant une ancienne puissance navale avec des ambitions océaniques relatives, et l'autre étant une puissance navale ascendante avec des ambitions océaniques affirmées, de projeter leur influence et des forces dans une région stratégique et d'envoyer un message à leurs concurrents respectifs. Pour les Chinois, le premier destinataire de ce message reste les États-Unis qui, à travers leur 'pivot asiatique', entendent répondre aux enjeux sécuritaires soulevés par l'ascension rapide de la marine chinoise. Pour la Chine, il s'agit des premières manoeuvres navales en Méditerranée. Alors même si les exercices se passent loin du théâtre asiatique, il s'agit pour Pékin de déployer des navires dans une zone où on ne l'attend pas et où l'on a pas l'habitude de voir le pavillon chinois afin de contester un peu plus le leadership américain sur les eaux du globe. Pour les Russes, le destinataire primaire reste la communauté euro-atlantique dont certains États ont failli mener une opération armée en Syrie à l'automne 2013, et avec qui Moscou s'oppose sur le dossier ukrainien. Enfin, Russes et Chinois conservent un très mauvais souvenir de l'épisode libyen de 2011. Si l'on évoque souvent les $5 milliards de contrats d'armements perdus par Moscou suite au renversement de Mouammar Khadafi, il faut rappeler que la Chine a perdu quant à elle $20 milliards suite à l'intervention de l'OTAN en Libye. Pékin et Moscou entendent donc réaffirmer ici leur opposition à l'interventionnisme euro-atlantique...même s'ils restent silencieux sur les frappes menées actuellement en Irak et en Syrie par les Etats-Unis et leurs alliés.

Et la mer Noire...

Tandis que l'activité navale de l'OTAN en mer Noire connaît un accroissement depuis février 2014 qui n'avait jamais encore été constaté depuis 1991, la Russie continue de transformer la Crimée en "platzdarm", ce qu'elle fût tout au long des époques impériale puis soviétique, jusqu'en 1991. La tenue d'exercices navals sino-russes en mer Noire, s'il venait à se confirmer comme semble l'indiquer China Daily (cité par Nezavissimaia Gazeta), serait une illustration supplémentaire du schisme russo-occidental au sujet de l'Ukraine. Il s'agirait bien évidemment des premiers exercices du genre dans le bassin pontique, et ils viendraient faire contre-poids à la présence navale de l'OTAN. Sur le plus long terme, ils pourraient annoncer une augmentation de l'empreinte stratégique chinoise dans la région : la mer Noire se trouve au débouché occidental de la nouvelle Route de la soie chinoise qui vise à s'affranchir des routes maritimes en empruntant l'Asie centrale pour atteindre le marché européen (publication de l'auteur à venir sur ce sujet) afin d'exporter ses productions. Le Pirée, où la Chine a massivement investi ses dernières années, serait un hub aux confins du débouché de cette route.

 

Le message est donc clair : Russes et Chinois s'apportent un soutien politique mutuel à travers le vecteur maritime dans les épreuves de forces stratégiques auxquelles ils sont confrontés. La Russie devient la porte d'entrée pour la présence navale chinoise dans l'espace méditerranéen. Enfin, il n'est pas impossible qu'au cours de leur séjour en Méditerranée, les navires russes et chinois fassent escale à Chypre (Limassol) ou en Grèce (Le Pirée). Le destinataire d'une hypothétique escale de ce type est évident : l'UE, et au-delà, le FMI et la Banque mondiale auxquels Russes et Chinois entendent proposer une alternative avec la banque des BRICS créées en juillet 2014.

Sources : TASS, Nezavissimaia Gazeta, USNI News (non exhaustif).

 

Le capitaine de premier rang Sergei Y. Zhuga, de la flotte du Pacifique, et le contre-amiral Du Xiping, de la flotte chinoise stationnée à Behai, à Qingdao, en avril 2012. Source : Xinhua photo..

Le capitaine de premier rang Sergei Y. Zhuga, de la flotte du Pacifique, et le contre-amiral Du Xiping, de la flotte chinoise stationnée à Behai, à Qingdao, en avril 2012. Source : Xinhua photo..

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