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Turbines pour la marine russe : de "l'eau dans le gaz" ?

2 Mars 2016 , Rédigé par Khan Publié dans #Chantiers navals, #Turbines, #Projet 22350, #Projet 11356, #Projet 11540, #Projet 21631, #Projet 20380, #Projet 20385, #Projet 22870

Turbine D-90 chez Zorya MachProject

Turbine D-90 chez Zorya MachProject

Le programme des constructions navales russes fait aujourd'hui face à une série de défis d'ordre industriel liée à la rupture de la coopération militaro-technique avec des sociétés occidentales et avec l'Ukraine. La principale difficulté rencontrée à ce jour par le complexe militaro-industriel russe (VPK) est la fourniture, l'entretien et la réparation des turbines équipant des bâtiments de surface.

 

Le double défi de la livraison et de la réparation des turbines

Suite à la rupture de la coopération entre la Russie et l'ukrainien Zorya MachProject (Nikolaïev), la marine russe ne reçoit plus de turbines à gaz pour ses frégates des projets 11356M et 22350. Seules les 3 premières frégates du Projet 11356M, et la première unité du Projet 22350, l’Amiral Gorchkov, ont pu recevoir leurs turbines avant la rupture de la coopération militaro-technique russo-ukrainienne [la coopération se poursuit cependant entre la compagnie ukrainienne Motor Sitch et la Russie en ce qui concerne la livraison de moteurs pour hélicoptères. L'Ukraine joue ici sur le fait qu'il s'agit de composants à double-usage. En outre, les volumes concernés ne sont pas suffisants pour satisfaire les besoins russes en la matière]. Le second lot de 3 frégates du Projet 11356M, dont la mise sur cale de la troisième unité, l'Amiral Kornilov, a été ajournée, reste donc sans turbines. Rappelons que les frégates du Projet 11356M sont prévues pour la flotte de la mer Noire.

La rupture avec Zorya MachProject a par ailleurs déjà engendré de sérieuses difficultés pour l'entretien des bâtiments en service. Il convient de distinguer ici deux cas de figure : celui des IPER des bâtiments - donc des entretiens planifiés - et celui des incidents et avaries qui peuvent toucher des navires. Ainsi, l'escorteur Neustrashimy (Projet 11540, flotte de la Baltique) est entré en réparation au chantier naval Yantar (Kaliningrad) fin novembre 2013 pour IPER, et ses turbines à gaz D-70 et D-90 devaient être démontées et envoyées pour réparation à Nikolaiev, ce qui n'est plus à l'ordre du jour. Le navire devrait néanmoins être livré à la marine russe d'ici la fin de l'année 2016. Une mésaventure similaire est arrivée au grand-navire de lutte ASM Amiral Tchabanenko (projet 1155.1, flotte du Nord), qui est immobilisé depuis le 1er décembre 2013 à l'usine de réparation navale n°35 (Mourmansk) : ses turbines devaient aussi être expédiées en Ukraine pour entretien. L'Amiral Tchabanenko doit être remis en service en 2017. Le MCO (maintien en conditions opérationnelles) des navires rencontre aussi des difficultés. La corvette lance-missiles Stereguschy (Projet 20380, flotte de la Baltique) est ainsi à l’usine de réparation navale n°33 (Baltiïsk) depuis le printemps 2015, après qu’un incendie a ravagé le bâtiment qui ne peut plus prendre la mer, faute de pièces de rechange ukrainiennes. Enfin, l'escorteur Iarslavl Mudriy (Projet 11540, flotte de la Baltique) est actuellement à Yantar où il est entré à l'été 2015, suite à une avarie intervenue sur une de ses turbines D-90. Il devrait pouvoir reprendre la mer d'ici l'été 2016.

L'allemand MTU a également mis un terme à sa coopération militaro-technique avec la Russie, et a cessé de livrer les turbines diesel pour les corvettes lance-missiles des projets 20385 et 21631, dont un lot est en cours de construction au chantier naval Gorki (Zelenodolsk) pour la flotte de la mer Noire.

 

* Les capacités de surface de flotte de la Baltique - déjà bien maigres - sont considérablement réduites avec les deux principaux bâtiments de surface hors de combat faute d'accès aux capacités d'entretien ukrainiennes.

* Le programme de construction de bâtiments de surface pour la flotte de la mer Noire a été fortement impacté par la rupture de la coopération avec Zorya MachProject et l'allemand MTU.

 

Quelles solutions indigènes ?

Dans le cadre de sa politique de substitutions aux importations, la Russie cherche à indigéniser la production des turbines. A ce jour, les résultats restent cependant mitigés. Les 2 (3?) frégates Projet 11356M et les 5 frégates du Projet 22350 devront attendre 2020 que le russe Saturn (Rybinsk) mette au point des turbines indigènes. En ce qui concerne les corvettes lance-missiles des projest 20385 et 21631, une solution qui fonctionne semble toutefois avoir été trouvée avec l’usine de Kolomenskoye (Moscou). Le programme de construction se poursuit comme en atteste la mise sur cale en avril dernier d’une neuvième unité du Projet 21631 au chantier naval Gorki, et la livraison par l’usine de Kolomenskoye au chantier naval du Nord (Saint-Pétersbourg) des turbines pour la corvettes Gremiaschy (Projet 20385) à la mi février 2016.

L'entretien et la réparation des bâtiments fait aussi l'objet d'une indigénisation. Ainsi, les turbines d'origine ukrainienne (D-70, D-90 notamment) qui subissent une avarie sont confiées au russe Novik (Moscou) qui travaille à leur réparation en partenariat avec l'entreprise Kouznetsov (Samara). Tandis que Novik prend en charge les installations électriques, Kouznetsov s'occupe à proprement parler des turbines. Novik a été choisi dès juin 2014 par le MinDéf russe pour son expérience en matière d'entretien et de démantèlement des installations électriques pour la marine, service que l'entreprise assure depuis 2008. Ce tandem a ainsi été mis à contribution pour réparer les pièces défectueuses sur l'escorteur Iaroslavl Mudriy qui a procédé avec succès à ses premiers essais à quai chez Yantar ces derniers jours.

L'usine navale de Kronstadt dispose aussi de capacités d'entretien et de réparation pour des turbines (DE59, DT59, DK56 et DO63) et est liée jusqu'en 2024 par un contrat avec le MinDéf russe. Contrairement à l'entreprise Kouznetsov, la réparation et l'entretien des turbines fait partie du coeur de métier de l'usine navale de Kronstadt.

 

* Le programme d'indigénisation des capacités russes d'entretien et de réparation des turbines semble trouver ses marques en s'appuyant sur des entreprises qui disposent d'une expérience hétérogène : l'usine de Kolomenskoye est avant tout spécialisée dans les systèmes de propulsion pour les sous-marins classiques tandis que Kuznetsov fabrique avant tout des réacteurs pour des bombardiers stratégiques (Tu-22M3, Tu-95 et Tu-160).

* La solution de remplacement pour les turbines ukrainiennes est plus problématique et il faudra attendre 2020 pour voir une turbine russe installée sur des frégates. En revanche, une alternative aux turbines allemandes semble avoir été trouvée.

 

La fin de la coopération avec l'étranger ?

La piste chinoise semble avoir été envisagée dans la mesure où la Chine livre déjà des turbines pour certains navires russes, et qu'il n'existerait aucun obstacle de nature politique à cette coopération. En revanche, des défis d'ordre technique empêchent les Russes d'acheter aux Chinois des turbines pour les frégates des projets 11356M et 22350. Les turbines chinoises concernées sont celles qui équipent les destroyers de Type 052 et 055 dont le déplacement est respectivement de 7 500+ tonnes et 10 000+ tonnes, soit bien supérieur à celui des frégates russes (3 800+ tonnes pour celle du Projet 11356M, et 4 500+ tonnes pour celles du Projet 22350).

En ce qui concerna les bâtiments de surface toujours, la coopération avec l'Italie se poursuit, mais dans un autre domaine. Fincatieri a ainsi mis à l'eau une barge Itarus pour le déplacement de réacteurs nucléaires de sous-marins russes désarmés. Le contrat a été signé en novembre 2013 - en pleine crise politique ukrainienne - à l'occasion du forum d'affaires russo-italien qui s'est alors tenu à Trieste. C'est Rosatom qui a passé commande, et on pourra avancer le caractère spécial du projet pour expliquer la poursuite du contrat, de même que la position pondérée de l'Italie vis-à-vis de la Russie.

Rolls-Royce a pour sa part livré des pods propulsifs au chantier naval Pella (Otradnoe, près de St Pétersbourg) pour une unité de servitude de surface : le remorqueur Afalina (Projet 16609), qui a été admis au service actif au sein de la flotte de la mer Noire en février dernier.

Enfin, il est intéressant de remarquer que, non seulement les sanctions n'ont pas impacté le secteur des constructions navales des sous-marins (nucléaires et classiques), mais encore, que la coopération s'est même poursuivie avec l'étranger dans le domaine submersible. Le Canada a ainsi livré deux mini-sous-marins ARS-600 en 2015. La marine russe a commandé en tout 9 unités ARS-600 (5 en mono-place et 4 en bi-places) auprès de la compagnie canadienne Nuytco. La dimension duale a du être mise en avant pour que le contrat se poursuive malgré la posture foncièrement hostile à la Russie adoptée par le précédent gouvernement canadien, sous lequel s'est pourtant poursuivi le contrat. Les deux dernières unités livrées équipent le navire de sauvetage Nikolay Muru (Projet 22870) qui est déployé...en mer Noire.

 

MàJ du 27/04/2016 : paragraphe sur l'usine navale de Kronstadt.

MàJ du 10/03/2016 : paragraphe sur Rolls-Royce.

 

Sources (non-exhaustif) : RIA Novosti, Flotprom, Lenta, site de Fincantieri, Korabel, Soumarsov...

 

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