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Projet "Poseidon" : leurre ou réalité ?

14 Janvier 2019 , Rédigé par Igor Delanoë Publié dans #Sous-marins, #Flotte du Nord, #Flotte du Pacifique

Projet "Poseidon" : leurre ou réalité ?

En novembre 2015, le projet de torpille nucléaire "Status-6" est "malencontreusement" révélé à la presse au cours d'une présentation en présence de Vladimir Poutine. Rebaptisée depuis "Poséidon", cette torpille fait partie de ces armes nouvelles en cours de développement en Russie, et abondamment mises en avant par le président russe lors de son discours à l'Assemblée fédérale en mars 2018. Dans le contexte de militarisation de la politique étrangère russe et de la relation avec Washington, la valorisation de ces armes sert à accréditer l'idée qu'une course aux armements serait en quelque sorte vaine pour les Américains, tout autant qu'elles jouent le rôle de fleuron de l'industrie missilière russe. Ces systèmes seraient en effet réputés capables de leurrer la défense anti-missiles des États-Unis. En ce qui concerne "Poséidon'", les informations portant sur ce projet restent rares. Les quelques commentaires donnés par une source anonyme au sein du complexe militaro-industrielle le 12 novembre dernier à l'agende de presse TASS sont l'occasion de revenir sur cette arme énigmatique.

 

Selon les informations de la source citée par l'agence TASS, le ministère de la Défense entendrait passer commande pour 32 "appareils sous-marins stratégiques inhabités [traduction littérale] Poséidon". Deux sous-marins nucléaires porteurs seront censés les mettre en œuvre au sein des flottes du Nord et du Pacifique, dont le Khabarovsk (Projet 09851), mis sur cale à Sevmash (Severodvinsk) en juillet 2014. L'existence de ce submersible semble alors avoir été révélé par inadvertance, tout comme, plus tard, celle de la torpille "Status-6". Le second porteur pourrait être, toujours selon la source citée par TASS, un SSGN du Projet 949A requalifié. L'exemple qui vient en tête est celui du K-329 Belgorod, modifié en Projet 09852, pour emporter à des fins d'emploi dit "spécial" des mini-submersibles, et placé sous le commandement de la Direction principale de la plongée en eau profonde du ministère de la Défense (GUGI). Un autre SSGN de ce projet pourrait donc faire l'objet de modifications.

Depuis les rumeurs la concernant, jusqu'à l'apparition de la dénomination "Poséidon", en passant par sa révélation malencontreuse, l'identité de cette torpille a été évolutive. En septembre 2015, le site Free Beacon évoque le développement en Russie d'un drone sous-marin nucléaire nommé Kanyon. En novembre 2015, une arme ressemblant à une torpille à propulsion nucléaire est filmée par dessus l'épaule d'un officier consultant un dossier lors d'une intervention du président russe. Il s'agit alors d'un "Système océanique polyvalent" du nom de Status-6. Enfin, il est aujourd'hui question d'un drone stratégique sous-marin autonome baptisé Poséidon, nom reçu le 31 mars 2018, après une sollicitation auprès des internautes. Ces différentes appellations portent sur la même arme : un drone nucléaire sous-marin capable d'atteindre les côtes ennemies et d'emporter une charge nucléaire (jusqu'à 2 Mt) pour déclencher un tsunami radioactif qui détruirait les infrastructures portuaires et/ou les bases navales de ce même ennemi (arme de seconde frappe, cf. discussion qui suit). Il est aussi question de l'employer contre les groupes aéronavals ennemis (arme de première frappe).

La révélation "malheureuse" du projet "Status-6".

La révélation "malheureuse" du projet "Status-6".

Extrait de la vidéo diffusée en juillet 2018 et présentant le drone auto-alimenté Status-6.

Extrait de la vidéo diffusée en juillet 2018 et présentant le drone auto-alimenté Status-6.

D'un diamètre d'environ 2,5 m, ce drone pourrait atteindre une vitesse maximale de 200 km/h grâce à l'effet de cavitation (création d'une enveloppe de bulles d'air autour de la torpille qui permet de réduire considérablement les frottements et donc d'augmenter la vitesse). Il s'agit d'une technologie maîtrisée par la Russie depuis les années 1970, la première torpille à cavitation de type Shkval ayant été mise en service au sein de la marine soviétique en 1977. Toutefois, la vidéo diffusée en juillet 2018 présente une arme équipée d'un pump-jet (hélice pompe propulsive), ce qui contredit l'hypothèse d'une torpille nucléaire dotée d'un effet de (super) cavitation, car les bulles d'air rendraient dans ce cas là ineffectif le pump-jet.

Lancée à 200 km/h, cette torpille, même si elle donnée comme étant capable d'évoluer par très grande profondeur - manifestement jusqu'à 1 000 mètres - doit être bruyante. En plus de sa signature acoustique, sa signature thermique doit être tout aussi remarquable. Cette constatation a amené certains observateurs à supposer que "Poséidon" disposent d'un régime de navigation bien plus discret, de l'ordre de 50 km/h, ce qui lui permettrait d'approcher discrètement son objectif. En cas de détection par les systèmes acoustiques ennemis (disons le SOSUS américain), la torpille pourrait basculer en régime rapide (200 km/h), ce qui la rendrait indestructible par les torpilles américaines (la Mark 48 dispose d'une vitesse maximale de 100 km/h, tandis que la MU90, lancée à sa vitesse maximale de 93 km/h, ne dispose "que" d'une portée de 10 km).

Se pose néanmoins la question de la doctrine d'emploi d'une telle arme. Pris pour une arme stratégique, le drone nucléaire Poséidon, une fois mis en œuvre par le SSN porteur, doit rester en régime discret s'il veut maximiser les chances d'atteindre sa cible. En ce cas, suivant d'où il est tirée, il pourrait mettre de 3 à 4 jours pour atteindre sa cible (par exemple New-York). Il s'agit là d'un laps de temps colossal pendant lequel le déroulé des événements au plan politique peu considérablement évoluer. Ceci suppose donc que, en cas d'évolution majeure, la trajectoire de la torpille peut-être reprogrammée ou qu'elle puisse être désactivée ou détruite à distance. Cette hypothèse implique au passage que la constellation de satellites militaires soit pleinement exploitable (y compris en temps de crise) et que la torpille n'évolue pas par trop grande profondeur afin de pouvoir capter les signaux de ces derniers. La communication entre un navire de surface et la torpille est exclue, car trop risquée en cela qu'elle risque de révéler l'existence non seulement du tir, mais aussi celle de la localisation de l'engin en mouvement. Enfin, les ondes émises par les antennes de communications installées dans la péninsule de Kola, dans la région de Nijni-Novgorod et en Biélorussie ne porteraient que jusqu'à 150 mètres de fond.

Autre difficulté technique, et non des moindres : le rayonnement induit par cette arme. Vu ses dimensions, la question du confinement du réacteur se pose avec acuité, tout comme la sécurité du personnel chargé de sa mise en œuvre (le lancement) depuis le SSN porteur. A la fin des années 1950 et au début des années 1960, les États-Unis ont tenté de développer un missile nommé Super Low Altitude Missile (SLAM) ou Pluto. Ce dernier disposait d'un réacteur nucléaire alors même qu'il avait une longueur de seulement 1,6 m. Ce projet n'a cependant jamais abouti en raison de la pollution générée par l'arme ne serait-ce que lors des étapes de manipulation, et du rayonnement émis qui détraquait l'électronique embarquée. Selon le schéma connu de "Status-6", ce système serait richement doté en composants électroniques, placés "judicieusement" entre la tête nucléaire et le réacteur. Cela suppose donc une isolation extrêmement puissante du compartiment abritant l'électronique. Les Américains, craignant une perte de contrôle du missile Pluto, avaient prévu de le faire s'écraser dans la fosse des Mariannes, en cas de défaillance. Le 10 décembre dernier, le site Fontanka révélait que le chantier naval de l'Amirauté se lançait dans la construction d'un appareil submersible capable de descendre dans la fosse des Marianne (environ 11 000 mètres de fonds) et d'y réaliser des prélèvements. "Poséidon" doit être déployé dans la flotte du Pacifique et dans celle du Nord - les deux formations navales russes abritant la composante stratégique sous-marine - au cours des années 2020. Ce bathyscaphe a très probablement vocation a être déployé dans l'une de ces deux flottes. On peut imaginer que parmi ses futures missions pourrait figurer celle de récupérer et remonter certaines sections d'un drone "Poséidon" "égarées" ou abîmées...avant que les Américains ne le fassent.

Outre les missions à vocations stratégiques, "Poséidon" - on l'a dit - peut être mis en œuvre pour neutraliser un groupe aéronaval ennemi. Ce drone pourrait aussi servir à réaliser des missions de renseignement au long cours.

L'ensemble des défis posés à la conception et l'utilisation de cette arme ont conduit certains analystes à conclure que le projet "Poséidon" serait en fait une opération d'intoxication, surtout par temps de contrainte budgétaire. Néanmoins, une chose est sûre : ce type d'arme illustre la cible de choix que constituent les côtes sur lesquelles se concentrent l’essentielle de l'activité économique et de la population mondiales. Les mégalopoles côtières sont des cibles de valeur en Amérique du Nord, mais aussi en Asie...et plus particulièrement en Chine.

Sources : TASS, Fontanka, Covert Shores, veille de l'auteur.

L'auteur tient à remercier le site partenaire Soumarsov pour les éclairages techniques.

MàJ 06/02/2019 : des essais en mer confirmeraient la vitesse maximale de 200 km/h du drone nucléaire Poséidon, ainsi que la "portée illimitée" de l'engin.

 

Drone nucléaire Poséidon. Source : Covert Shores / HiSutton

Drone nucléaire Poséidon. Source : Covert Shores / HiSutton

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