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Le porte-avions Amiral Kouznetsov s'arme de patience

17 Juillet 2019 , Rédigé par Igor Delanoë Publié dans #Porte-avions, #Flotte du Nord, #Projet 1143.5

Le porte-avions Amiral Kouznetsov à quai à l'Usine N°35, Mourmansk, janvier 2019. Crédit : Pavel Lvov.

Le porte-avions Amiral Kouznetsov à quai à l'Usine N°35, Mourmansk, janvier 2019. Crédit : Pavel Lvov.

Ce sera donc une cale sèche pour le prix de deux. Afin de remplacer les capacités d'entretien perdues lors de l'accident du dock flottant PD-50 en octobre dernier, OSK (consortium russe des constructions navales) s'achemine vers la fusion de deux cales sèches à l'usine de réparation navale N°35 (Mourmansk). Selon le quotidien russe Kommersant, le coût du chantier, qui inclut la modernisation des installations, s'élève à 20 milliards de roubles (environ €274 millions). Les travaux doivent être achevés d'ici fin 2020, tandis que le porte-avions Amiral Kouznetsov sera envoyé immédiatement après dans les nouvelles installations, en 2021, pour y subir son IPER. Cette information confirme un scénario évoqué en mars dernier.

 

Vue des installations de l'Usine N°35 de Mourmansk. Les deux cales sèches seront fusionnées en abattant la cloison qui les sépare actuellement.

Au-delà des délais qui paraissent fort ambitieux, cette solution appelle plusieurs remarques. Tout d'abord, même si cela tombe sous le sens, elle confirme que Moscou se refuse à acheter ce type de matériel à l'étranger ("sur étagère"). Rappelons que le PD-50, qui déplaçait près de 220 000 tonnes à pleine charge - était le plus grand dock flottant de Russie, et qu'il avait été en son temps commandé par l'URSS auprès du chantier naval suédois de Götaverken. L'unité avait été livrée aux Soviétiques en 1980. Aujourd'hui, la Chine aurait été en mesure de construire un dock flottant équivalent, mais cette solution n'a cependant pas été retenue (si tant est qu'elle ait été envisagée...) par la Russie.

Seconde remarque : l'option qui consistait à renflouer le PD-50, à le nettoyer et le réparer n'a pas non plus été finalement retenue, après avoir pendant un temps était considérée. Enfin, troisième considération : l'absence de capacité de production adéquate en Russie pour construire ce type de dock. Des docks flottants de taille plus modeste (Projet 1760 et dérivés, Projet 1777) - deux fois plus courts que le PD-50 - ont bien été construits en URSS, mais au chantier naval de Kherson, situé depuis 1991 en Ukraine.

"Le bon marché coûte cher"

Pendant près de 4 mois, OSK, le ministère russe de la Défense et le MinPromTorg (ministère du Commerce et de l'Industrie) ont envisagé diverses options de remplacement du PD-50 pour l'entretien et la modernisation des plus grosses unités des flottes commerciale et militaire russes. C'est que le PD-50 ne servait pas uniquement pour la modernisation et l'IPER de l'unique porte-avions russe, l'Amiral Kouznetsov. Des sous-marins nucléaires et des brise-glaces atomiques se retrouvaient régulièrement dessus, pour leur entretien. Ainsi, RosAtomflot, l'opérateur de la flotte de brise-glaces nucléaires russes, comptait-il sur le PD-50 pour la maintenance des nouvelles unités du Projet 22220. En outre, le croiseur atomique lance-missiles Pierre le Grand, devait aussi subir une IPER sur le PD-50...

Parmi les solutions envisagées : solliciter les capacité du chantier naval Zvezda (Rosneft), en cours d'achèvement, dans l'Extrême-Orient russe. Une cale sèche de 485 m de long doit y voir le jour. L'énergéticien Novatek aurait aussi été approché : le chantier naval qu'il est en train de construire non loin de Mourmansk, à Belokamenka, aurait en effet pu accueillir à quai les plus grosses unités. Toutefois, les militaires se sont vus opposer une fin de non recevoir de la part des énergéticiens...

Cet incident et ses développements ne sont pas sans conséquences :

- à assez brève échéances, la nécessité de procéder aux IPER des sous-marins atomiques et des brise-glaces va accroître la pression sur les chantiers de Severodvinsk (Sevmash et Zvezdotchka) dont les capacités sont déjà saturées. Il y a peu de chance que l'on assiste à un basculement des entretiens sur les capacités de l'Extrême-Orient dans la mesure où, au cours des dernières années, ces chantiers se sont illustrés par leur incapacité critique à tenir les délais en matière d'IPER, ainsi que par un haut niveau de corruption et de détournement des fonds.

- les retards - pourtant déjà importants - constatés dans la modernisation des unités de surface hauturières ex-soviétiques risquent de s'accroître, compromettant davantage la capacité de la Russie à entretenir sa présence dans l'océan mondial dans les années 2020. La marine russe fait déjà face à un phénomène de "goulot d'étranglement" en ce qui concerne la modernisation du croiseur Pierre le Grand, de celle du Kouznetsov et de celle du croiseur lance-missiles Moskva, sans parler des grands navires de lutte ASM du Projet 1155... Les "économies" générées par les retards et les glissements dans les délais de livraison se retrouvent virtuellement attribué à la modernisation de l'Usine N°35.

- le débat autour de la nécessité de lancer un nouveau programme de porte-avions nucléaire trouve une nouvelle actualité. Toutefois, il renvoie directement à la question de l'absence cruelle d'un chantier approprié en Russie pour construire un PA, ainsi que les unités de son groupe d'accompagnement (destroyers). Paradoxalement, l'accident du PD-50 fournit un argument aux défenseurs des grands programmes de surface, qui préfèrent voir les fonds investis dans un nouveau programme de PA et dans le développement d'un chantier naval, et non pour l'IPER du Kouze et pour ce qui est présenté comme un "bricolage" pour remplacer le PD-50.

Pensant parer au plus pressé, il est probable que la Russie se lance dans des travaux titanesques à Mourmansk qui seront plus certainement achevés vers 2022-2023 que 2020. Le vénérable Amiral Kouznetsov risque de devoir patienter encore quelques années avant de voir débuter son IPER...

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