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La marine russe et le défi de la lutte anti-sous-marine

28 Novembre 2019 , Rédigé par Igor Delanoë Publié dans #Lutte ASM, #Projet 1155, #Flotte du Nord, #Flotte du Pacifique

La marine russe et le défi de la lutte anti-sous-marine

Le président russe mène cette semaine à Sotchi une série de réunions consacrées à l'état des lieux du secteur des constructions navales russes et à l'avancement du volet naval du programme d'armement russe. Le moment idéal pour promouvoir un recalibrage programmatique en faveur des "angles morts" du plan 2018-2027. Manifestement, la lutte anti-sous-marine en fait partie.

 

Entouré du ministre de la Défense Sergueï Choïgou, du général Valéry Gerassimov, chef d’État-major des armées, du ministre de l'Industrie et du Commerce Denis Mantourov, et du vice-Premier ministre en charge du complexe militaro-industriel Iouri Borissov, Vladimir Poutine s'est livré lundi 2 décembre à une première série de réunions consacrées au secteur naval. Dans les jours qui ont précédé cette rencontre, la presse russe s'est faite l'écho de préoccupations concernant l'atrophie des capacités de lutte ASM de la marine. Ces inquiétudes, notamment exprimées au sein des forces navales par les sous-mariniers, sont à mettre en perspective avec les attentes nourries par d'autres, comme certains surfaciers, concernant des grands bâtiments de surface (grands bâtiments amphibies, destroyers, porte-avions...). Il semblerait d'ailleurs que la quille du prochain PA russe ne sera pas posée avant le plan d'armement suivant, donc, au mieux, à la fin des années 2020, si l'on en croît le journal Izvestia, qui cite une source au sein du complexe militaro-industriel russe.

Lutte ASM : un "angle mort" des récents programmes d'armements russes

L'épine dorsale des capacités russes de surface dédiées à la lutte ASM est aujourd'hui incarnée par les petits navires de lutte ASM (MRK) du Projet 1124 Albatros. Les forces navales russes disposent encore d'une vingtaine de bâtiments de ce type, conçus il y a un demi-siècle, et dont l'âge moyen s'établit à environ 30 ans (l'unité la plus récente à été admise au service actif en 1994...). A cela, il convient d'ajouter les grands bâtiments de lutte ASM (BPK) du Projet 1155, mais qui ont vocation à évoluer vers le statut de "frégate" avec leur modernisation en cours qui comprend la dotation en missiles hypersoniques Tsirkon. Leurs missions devraient les mener à sillonner l'océan mondial plus qu'à assurer des missions de lutte ASM dans les "bastions maritimes" russes. Dans les airs, ce sont les vénérables Tu-142 et surtout, les Il-38, qui assurent les missions de lutte ASM, ainsi que les hélicoptères Ka-27.

Les capacités se répartissent comme suit au sein des formations navales concernées :

- Flotte de la Baltique : 0 grand bâtiment de lutte ASM ; 6 petits navires de lutte ASM.

- Flotte de la mer Noire : 0 grand bâtiment de lutte ASM ; 3 petits navires de lutte ASM.

- Flotte du Nord : 5 grands bâtiments de lutte ASM (3 en ligne, 1 en IPER, 1 en attente de démantèlement) ; 6 petits navires de lutte ASM.

- Flotte du Pacifique : 3 grands bâtiments de lutte ASM ; 8 petits navires de lutte ASM.

Laissons de côté les flottes de la Baltique et de la mer Noire pour considérer les deux autres, celles du Nord et du Pacifique, où se trouvent les forces sous-marines stratégiques russes.

Dans ces deux formations, le renouvellement des capacités de lutte ASM paraît indispensable dans la mesure où ces dernières accompagnent et protègent les SNLE russes - qui sont renouvelés avec l'arrivée des nouveaux SNLE du Projet 955 et 955A - lors de leur départ en patrouille et avant leur dilution dans l'océan.

Idéalement, cette manœuvre requiert pour chaque départ de SNLE :

- de 4 à 12 petits navires de lutte ASM

- de 2 à 4 grands navires de lutte ASM

- jusqu'à 6 sous-marins classiques

- la mobilisation d'avions de lutte ASM

L'objectif est que le SNLE russe puisse quitter sa base et se diluer dans l'océan sans être repéré par les sous-marins nucléaires ou classiques occidentaux qui vont ensuite tenter de le suivre.

Aujourd'hui, les sous-marins américains viendraient nettement moins "renifler" les environs de Petropavlovsk-Kamtchatskiy, où se trouve la base des SNLE russes de la flotte du Pacifique, par rapport à leur pratique dans les années 1980 et encore après 1991. En mer de Barents, ce sont traditionnellement surtout les sous-marins classiques norvégiens qui viennent se positionner en mer de Barents sur la route empruntée par les SNLE de la flotte du Nord. Dans les années 1980, la marine soviétique n'hésitait pas, avant chaque départ en patrouille de sous-marin stratégique, à lancer une opérations de recherche et de dispersion des submersibles occidentaux, en mobilisant l'aviation, les forces de surface et les SSK.

Compte tenu des capacités ASM actuelles de la flotte du Nord et de celle du Pacifique, la couverture des SNLE paraît aujourd'hui bien moins étanche qu'elle ne pouvait l'être dans les années 1980.

Renforcer les capacités ASM : quelles pistes ?

Le programme d'armement 2011-2020 comme le plan 2018-2027 n'envisagent pas la construction de nouvelles plateformes de lutte ASM, qu'il s'agisse de petits ou de grands bâtiments de surface, ni d'avions ou d'hélicoptères. Au mois d'août dernier, le ministre russe de l'Industrie et du Commerce annonçait toutefois que le ministère de la Défense avait exprimé la demande de concevoir un nouvel appareil de lutte ASM en remplacement des Il-38 et des Tu-142. La plateforme envisagée serait celle de l'Il-114-300. En tout état de cause, la production n'interviendrait pas avant la moitié des années 2020. Un programme de modernisation serait par ailleurs à l'étude pour les Tupolev 142, malgré leur âge vénérable. Début 2020, une source militaire informait le journal Izvestia que le futur appareil de lutte ASM pourrait aussi être élaboré sur la base du Tu-204 ou du Tu-214. Le commandant en chef de l'aéronavale russe Igor Kojin a indiqué que la production du nouvel avion devrait débuter d'ici 2030.

En revanche, un programme de modernisation a été entrepris pour les grands bâtiments de lutte ASM du Projet 1155 (Projet 1155M) pour lesquels une nouvelle évolution est prévue, avec l'installation de missiles hypersoniques Tsirkon. Les petits navires du Projet 1124 font aussi l'objet d'une mise à niveau (vers le Projet 1124M). Cette version intègre un nouveau sonar (Anapa-M ou Amga-M). Les appareils de lutte ASM Il-38 font aussi l'objet d'un programme de modernisation (Il-38N), de même que les hélicoptère Ka-27 (Ka-27M).

Une autre option pourrait être envisagée : celle des corvettes du Projet 20380/20385. De l'avis de différents analystes, cette plateforme est convaincante, mais après l'admission au service actif de celles déjà commandées ou en construction, il n'est pas prévu de poursuivre la série (au bénéfice des corvettes du Projet 20386, plus lourdes et critiquées pour leur coût unitaire). L'autre option possible plus économique et manifestement considérée par la marine serait celle d'un petit navire de lutte ASM construit sur la base des petits navires lance-missiles du Projet 22800 Karakurt. Ces bâtiments présenteraient notamment l'avantage de disposer d'une faible signature radar.

Dans la flotte du Nord, on a en outre assisté à une très récente évolution organique de la composante aérienne des forces ASM. Depuis le 1er décembre, deux unités ont été formées au sein de la 45e armée des forces aériennes et anti-aériennes de la flotte du Nord avec la (re)création de régiments affectés à la base Severomorsk-1 : le 403ème régiment aérien interarmes indépendant (403-ый отдельный смешанный авиационный полк) qui inclue notamment des Il-38, et le 830ème régiment indépendant des hélicoptères embarqués de lutte ASM (830-ый отдельный корабельный противолодочный вертолетный полк). Ces deux formations avaient été dissoutes en 2009.

Conclusion

L'arrivée des nouveaux SNLE de type Boreï et Boreï-A dans les flottes du Nord et du Pacifique va mettre de plus en plus en évidence le besoin de renouvellement des capacités ASM. Ces dernières font particulièrement défaut en nombre et en qualité dans les mers de Barents et d'Okhotsk pour couvrir le départ en patrouille des SNLE. Les capacités de lutte ASM en surface sont aussi insuffisantes en mers du Japon, Baltique et Noire, pour faire face à la montée en puissance des sous-marinades japonaise (sous-marins classiques de type Soryu dotés de prolongateurs de plongée) et turque (avec l'arrivée en ligne dans les années 2020 des Types 214). En Baltique, la concurrence est rude avec les sous-marinades suédoise et allemande, et les ambitions polonaises d'acquérir de nouveaux sous-marins d'attaque classiques.

Pour le moment, la marine russe colmate ses insuffisances capacitaires grâce à des programmes de modernisation (Il-38N, Projet 1124M...) qui toutefois ne paraissent pas suffisants pour contrecarrer le risque de rupture capacitaire (déjà avéré en Baltique) au cours des années 2020. Or, tout comme le plan d'armement 2011-2020, le programme 2018-2027 n'envisage a priori pas la construction de nouvelles unités dédiées à la lutte ASM. Un recalibrage programmatique pourrait intervenir d'ici la moitié des années 2020 afin de combler cette apparente carence du plan 2018-2027.

MàJ 21 mai 2020 : l'avion amphibie Be-200 dans une version ASM pourrait figurer parmi les plateformes envisagées pour consolider les capacités ASM.

MàJ 16 février 2020 : la 114e Brigade des petits navires lance-missiles de la flotte du Pacifique verra ses unités du Projet 1234 modernisées. Elles recevront des systèmes anti-navires Uran (missiles Kh-35), de nouvelles turbines diesel plus puissantes, un système de communication modernisée et un nouveau radar.

 

Illustration : © РИА Новости / Виталий Аньков

 

 

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