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La Russie va ouvrir une base navale au Soudan

17 Novembre 2020 , Rédigé par Igor Delanoë Publié dans #Russie-Soudan

La Russie va ouvrir une base navale au Soudan

Le 11 novembre, le gouvernement russe soumettait une proposition d'accord bilatéral avec Khartoum en vue de l'établissement d'un point d'appui naval au Soudan. Quelques jours plus tard, le 17 novembre, Vladimir Poutine signait le décret qui valide cette proposition gouvernementale, ouvrant ainsi la voie à la création de la première base navale russe sur les côtes d'Afrique, à Port-Soudan.

 

Officiellement, il s'agira d'un "Point d'appui technique et matériel" (ПМТО pour l'acronyme russe), ce qui correspond à la dénomination standard pour les implantations navales soviétique puis russes à l'étranger. Cette précaution sémantique remonte à l'époque de l'URSS, lorsque Moscou cherchait à établir dans les années 1960-1970 des emprises militaires hors du périmètre du Pacte de Varsovie, sans pour autant vouloir passer pour une "puissance impérialiste" et tout en ayant le souci de ne pas écorner son image d'acteur n'ayant aucun passé colonialiste, ni au Proche et Moyen-Orient, ni en Asie du sud-est. Dans les faits, ces implantations s'apparentaient pourtant bel et bien à des bases navales, de tailles très diverses (présence de terrain d'aviation ou non ; installations SIGINT ou non ; Cam Ranh au Vietnam, par exemple, étaient la plus importante base navale soviétique en dehors d'URSS - ouverte en 1979 et fermée en 2002).

Selon l'accord préalable sur lequel se sont entendus Khartoum et Moscou, la marine russe obtient la possibilité de déployer jusqu'à 4 bâtiments - y compris à propulsion atomique - et 300 personnels sur le territoire soudanais pour une durée de 25 ans renouvelables 10 ans. La création de cette base s'inscrit dans la continuité de l'accord de coopération militaire russo-soudanais signé en mai 2019. Toutes les infrastructures nécessaires au service des bâtiments et au repos des équipages seront construites.

Quels sont les enjeux liés à cette expansion militaire russe vers la mer Rouge ?

Pourquoi faut-il prendre au sérieux cette information ?

La question est légitime. Depuis la seconde moitié des années 2000, les informations faisant état de projets russes d'ouverture ou réouverture d'infrastructures de soutien naval en Méditerranée, dans la mer des Caraïbes et en Asie du sud-est ont en effet régulièrement fait surface. Il a ainsi été question de la réactivation de la base navale de Cam Ranh (Vietnam), du déploiement de navires à Cuba ou encore des approches dont le Monténégro (avant son entrée dans l'OTAN) et plus récemment le Liban ont fait l'objet de la part de la Russie, là aussi en vue d'obtenir un accès plus robuste à leurs ports. Au demeurant, rien de bien concret ne s'était matérialisé suite à l'évocation de ces projets. Début 2020, la Russie aurait été invitée à ouvrir une base navale au Somaliland par les autorités de cette république autoproclamée sans qu'il n'y ait de suites données à cette proposition.

Dans le cas du Soudan, l'établissement d'un point d'appui naval russe à Port-Soudan paraît plausible et probable en raison non seulement de l'existence d'un accord cadre intergouvernemental russo-soudanais, mais aussi parce qu'une série d'éléments tendent à l'accréditer.

La marine russe en mer Rouge : une nouveauté ?

La réponse est non. De l'époque des tsars jusqu'à aujourd'hui, la Russie s'est intéressée à la mer Rouge, et a cherché à y entretenir une présence. Depuis l'ouverture du canal de Suez, la mer Rouge joue le rôle de corridor incontournable pour relier les ports russes du Nord, de la Baltique et de la mer Noire, à ceux d'Extrême-Orient. Elle est aussi, plus largement, un axe stratégique pour le commerce maritime et le transit des hydrocarbures en particulier. Enfin, elle constitue vue de Moscou une porte d'entrée sur l'Afrique.

La marine russe est une ancienne habituée des lieux. Au cours de la Guerre froide, l'URSS disposait d'infrastructures navales sises à Berbera (1964-1977), en Somalie, jusqu'à ce que des tensions entre les deux gouvernements poussent Moscou à les évacuer. Dès 1977, la marine soviétique dispose d'une base sur l'île de Nokra dans l'archipel de Dahlak (mer Rouge) qu'elle va utiliser jusqu'en 1991. C'est à partir de cette installation qu'est notamment réalisée l’évacuation de la mission diplomatique soviétique et celle des ressortissants soviétiques de Mogadiscio, en 1977, sur fond de guerre entre la Somalie et l’Éthiopie, cette dernière étant soutenue par Moscou. L'URSS entretient par ailleurs des installations à Aden et sur l'île de Socotra, en mer d'Arabie. Ces bases servent d'appui à la 8e Escadre opérationnelle soviétique en charge de la zone de l'océan Indien. En 1991, la base de Nokra est évacuée unilatéralement dans le contexte de crépuscule de l'URSS et alors que l’Éthiopie sombre dans la guerre civile.

Fin 2017, lorsqu'il rencontre Vladimir Poutine à Sotchi, l'ancien président soudanais Omar el-Béchir, aurait offert la possibilité à la Russie d'acquérir une base navale dans son pays. Sous le coup de sanctions internationales et entretenant des relations ombrageuses avec Washington, Omar el-Béchir aurait recherché à travers cette proposition "malhonnête" à surtout obtenir une assurance-vie en se plaçant sous le "parapluie" russe. Le Kremlin a sagement écarté cette offre ; bien lui en pris vu qu'une révolution a balayé el-Béchir du pouvoir en avril 2019. Au demeurant, suite à cette rencontre de Sotchi, des sociétés militaires privés russes ont commencé à apparaître au Soudan dès 2018.

Une base navale en mer Rouge : pour quoi faire ?

L'implantation d'une base à Port-Soudan s'inscrit non seulement dans une forme de continuité avec l'histoire de la présence de la marine russe et soviétique dans la région, mais elle témoigne aussi de la maturité opérationnelle atteinte par le détachement naval russe en Méditerranée orientale. Autrement dit, s'il n'y avait pas eu cet escadron méditerranéen, la marine russe n'aurait pas nécessairement vu la nécessité d’ouvrir cette base et la question de la soutenabilité de la projection au-delà du canal du Suez se serait posée avec acuité.

Les fonctions de cette base sont les suivantes, par ordre de priorité :

- soutenir le déploiement dans l'océan Indien, au large de la Corne africaine et dans le golfe Persique des unités navales russes,

- cimenter l'influence russe au Moyen-Orient en crédibilisant davantage la posture revendiquée de pourvoyeur de sécurité sur les flancs arabique et persique de la région, géographiquement plus éloignés de la Russie,

- servir de vitrine pour la coopération navale russo-africaine. Il convient de ne pas exclure que la Russie propose son assistance au Soudan en vue de le doter d'une flottille côtière. Les chantiers navals russes sont pleinement apte à construire ces petites unités et à les livrer dans les délais (vedette type Raptor ; patrouilleur type Projet 10410...). Le transfert réalisé par la Russie d'un navire-école au Soudan en octobre dernier tend à accréditer cette hypothèse. Il y a donc un objectif de projection d'influence à destination des pays côtiers africains,

- surveiller le transit des tankers sur un théâtre maritime dont le débouché nord est perturbé par l'activité de l'EI dans le Sinaï, et dont le débouché sud reste une zone d'activité pour la piraterie,

- contribuer plus efficacement à la lutte contre la piraterie, contre les menaces trans-nationales (terrorisme, trafic d'armes etc.).

Que va construire la Russie à Port-Soudan ?

On sait en réalité encore peu de chose sur les infrastructures dont la Russie pourrait avoir la jouissance dans le cadre de cet accord. En toute hypothèse, la marine russe devrait débuter avec une implantation modeste, tout au plus équivalente à ce qu'elle avait à Tartous avant le début de la mise à niveau de sa base navale syrienne.

Le site de Port-Soudan

Google Map

Emplacements évoqués pour les futures installations navales russes

Source : Kommersant

En plus des infrastructures portuaires (quai, entrepôts, bâtiments pour le personnel), la presse russe évoque l'installation de capacités SIGINT, potentiellement de systèmes de brouillage et de guerre électronique, et de moyens de défense anti-aérienne. La Russie va-t-elle entreprendre d'édifier une "bulle" de déni d'accès ? On peut aussi se poser la question d'un accès russe à l'aéroport situé au sud de la ville, sur la côte. 

Quels navires seront déployés à Port-Soudan ?

Dans la mesure où ces installations ont vocation à soutenir le déploiement des unités russes dans l'océan Indien, au large de la Corne de l'Afrique et dans le Golfe, les navires qui seront stationnés à Port-Soudan - dont on rappelle que le nombre est limité à 4 - seront très probablement des bâtiments de soutien (tanker, atelier flottant...). Pourront s'y ajouter 1 ou 2 unités de combat de second, voire de troisième rang (corvettes, vedettes de protection portuaire de type Raptor, patrouilleurs du type Projet 22160). Occasionnellement, un des rares navires russes de premier rang pourra y faire escale (croiseurs comme le Moskva (Projet 1164) ; grands navires de lutte ASM du Projet 1155 ; ou croiseur à propulsion nucléaire, comme le Pierre le Grand et dans quelques mois, l'Amiral Nakhimov).

Que nous dit cette implantation sur la posture de la Russie à l'égard du contexte régional ?

- Tout d'abord, elle démontre une forme de résilience dans la mesure où, même si le Kremlin avait poliment refusé l'offre d'Omar el-Béchir pour une base navale, il n'en demeure pas moins que la Russie s'était un peu trop rapproché de lui (cf. activité des sociétés militaires privées russes). Son éviction au printemps 2019 aurait pu sonner le glas de la présence russe au Soudan. Or, il n'en est rien, Moscou semble avoir non seulement été en mesure de maintenir ses positions, mais même de les consolider comme le laissait déjà entendre la signature de l'accord de coopération militaire en mai 2019.

- Le facteur turc : la Turquie avait obtenu l'accès à l'île de Suakin (Soudan), située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Port-Soudan où elle avait manifestement l'intention de construire des infrastructures navales. La crise libyenne, dans laquelle Khartoum et Ankara soutiennent des camps opposés a interrompu ces projets. Il y a donc une forme de "pied de nez" russe à la Turquie, sur fond de poussée turque dans le sud-caucase.

- Le facteur israélien : en acquérant une implantation à Port-Soudan, la Russie verrouille l'interface mer Rouge et "encercle" un peu plus l’État hébreu après avoir déployé son escadre en MEDOR, des bases en Syrie, et en attendant l'ouverture d'une zone industrielle en Égypte, à l'embouchure du second canal de Suez. Cette implantation n'est pas nécessairement vue comme une démarche hostile par Israël, mais il n'en demeure pas moins qu'il eut été préférable qu'elle n'existe pas pour les Israéliens.

- Le facteur indien : l'Inde accueille certainement positivement ce déploiement russe en mer Rouge dans la mesure où, vu de New Delhi, une présence navale de la Russie plus robuste dans la zone de l'océan Indien va dans le sens de faire contre-poids à l'empreinte chinoise.

***

 

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Patrick Zamora 18/11/2020 15:34

V-Réf : 2020.11.17 – La Russie va ouvrir une base navale au Soudan.

Bonjour M. Delanoë,

Merci pour cet article qui montre la persévérance de la démarche russe dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen Orient.

Depuis longtemps, j’ai abordé le suivi sur Google-Earth, du soutien de la Russie à la marine algérienne, d’abord avec la vente à l’export de sous-marins et la construction de la base navale de Mers-el-Kébir, concomitante avec la réalisation d’une vaste base arrière de merlons enterrés.

Parallèlement, j’ai suivi le déploiement des radars modernes de type Rezonans-NE, en Algérie et plus encore en Iran, … , avec l’aide des articles de Mena-Défense et de 4 fiches Global Security qui m’ont permis d’aborder les soutiens de la Russie à l’Algérie, à l’Egypte, à l’Iran et tous les pays du MENA (Medium East and North Africa).
Pour l’Algérie, c’était un article MENADEFENSE de 2018.04.03.
Pour l’Egypte, c’était un article MENADEFENSE de 2019.10.15.
Pour l’Iran, ce furent les fiches de Global Security sur les radars Rezonans-NE, en Algérie, les radars Nazir, Qadir et Sepehr en Iran.

Pour rester sur le sujet de l’implantation d’une base navale russe au Soudan, que vous avez détaillée, Laurent Lagneau, a publié un 1er article en 2020.11.12 dans Opex-360.

Dans votre article, j’ai apprécié la présence de 2 cartes, la première relative à Port-Soudan,
N 19.616° E 37.227° pour l’entrée du port ,
N 19.664° E 37.236° pour la base navale militaire.
Je crois utile de préciser la position de Khartoum à 600 km au sud-ouest avec son aéroport,
N 15.588° E 32.552°.

Encore une fois merci pour vos précisions et votre exhaustivité,
Patrick Zamora

Igor Delanoë 18/11/2020 16:37

Merci de votre appréciation et de votre fidélité !
Au plaisir de vous retrouver sur mon blog.